SOURCES LE MONDE DIPLOMATIQUE, (et d'autres) :

" C’est une vision manichéenne du monde qui prévaut désormais à Washington.

" Qui n’est pas avec nous est avec les terroristes " affirmait le président Bush. Le document de septembre 2002, " The National Security Strategy of the United States ", qui inclut pour la première fois la notion de guerre préventive, confirme la nouvelle orientation de l’hyperpuissance, qui considère que ses intérêts s’identifient désormais au droit.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, quelque cent vingt-cinq conflits armés ont fait environ 22 millions de morts.

Pourtant, "ce monde qui ne sera plus dominé par la rivalité Est-Ouest (Russie/États-Unis) ne sera pas un monde sans conflits : conflits entre groupes différents au sein d’une nation et [risquant de s’étendre] à travers les frontières nationales. Les différences raciales et ethniques subsisteront. Des révolutions politiques éclateront. Des disputes historiques à propos de frontières politiques se poursuivront. Les contrastes économiques entre nations s’amplifieront au fur et à mesure que la révolution technologique du vingt et unième siècle se répand d’inégale manière à la surface du globe", remarque M. Robert McNamara, ancien patron du Pentagone et ancien président de la Banque mondiale (7).

Contestant l’idée, souvent répétée (8), selon laquelle les conflits dans les tiers-monde surgissaient d’abord de l’affrontement Est-Ouest, M. NcNamara rappelle que "leurs causes profondes préexistaient à la guerre froide et lui survivront presque certainement". Ces "causes profondes" tiennent à la structure interne de chaque société (inéquitable répartition de la richesse, du bien-être, du pouvoir, soit entre couches sociales, soit entre groupes ethniques) et aux mécanismes mondiaux qui freinent le développement (spéculations à la baisse sur les coûts des produits de base, conditions de remboursement de la dette, fuite des capitaux vers les pays qui pratiquent des taux d’intérêt élevés, incitations aux achats d’armes et à de somptueuses réalisations de prestige, etc.).

Bien qu’ils portent en eux les conflits futurs, de tels problèmes ne peuvent être résolus par aucun "gendarme", national ou multinational comme celui qui intervient maintenant dans le Golfe.

A l’intérieur de chaque pays, un puissant "parti de l’ordre", même s’il n’estime pas opportun de se déclarer comme tel, se dévoue vaillamment pour garder les choses en l’état, même si elles sont grosses de violences. Sa stratégie lui impose parfois de bien cruelles décisions : accorder, mais le plus tard possible, les concessions minimales qui lui permettront de préserver, pour l’essentiel, l’ordre existant. Quoi qu’il puisse lui en coûter, ce parti de l’ordre sait qu’il doit, impavide, régner sur le désordre établi, marqué de criantes injustices. Pour ce faire, il dispose de toute la puissance de l'État, seul détenteur légal des moyens de contrainte.

Il existe de même un "parti de l’ordre" à l’échelle planétaire, qui projette sur la scène mondiale le même programme, la même stratégie.

Un facteur déterminant vient accroître les périls. La population du globe a doublé entre 1950 et 1987 pour passer de 2,5 milliards à 5 milliards d’êtres humains. Elle va encore doubler en un demi-siècle, amplifiant les déséquilibres actuels. Les pays développés représentent à peine un quart de la population de la planète, mais consomment 80 % du revenu mondial (10). Un "nouvel ordre international" qui se proposerait de perpétuer un tel état de choses conduirait aux pires conflits. Aucun "gendarme" ne serait en mesure de les éviter. Seuls peuvent éventuellement y parvenir des hommes d'État capables de porter leur regard au-delà de la crise en cours, au-delà de la prochaine échéance électorale, pour anticiper et préparer de radicales mutations économiques.

Un acteur important s’est montré fort discret dans toute cette affaire. Un élu du Massachusetts à la Chambre des représentants, appartenant comme M. Bush au Parti républicain, en rappelle l’existence : "L’augmentation des prix de 7 dollars par baril accroîtrait de 21 milliards de dollars par an la valeur de la production pétrolière des États-Unis. Cela fait beaucoup de beurre dans l’assiette des grandes compagnies [pétrolières] , au détriment du consommateur américain... (12)." Au détriment, aussi, de quelques autres.

De chaque côté de l’Atlantique, les chantres de l’économie de marché ont su trouver des accents vibrants pour évoquer le triste sort des pays pauvres (Bangladesh, Tanzanie, Europe de l’Est...) condamnés à se ruiner encore davantage, par la faute du "boucher de Bagdad", pour payer plus cher le pétrole qu’ils doivent importer. Les libéraux dévoilent ainsi leurs âmes, que l’on ne savait pas si sensibles... Les géants du pétrole, eux, ne se lamentent pas. Ils contemplent la courbe ascendante de leurs profits. Leur prospérité accrue n’est pourtant pas étrangère à la misère d’un monde où, d’après l’UNICEF, meurent chaque jour 40 000 jeunes enfants qui pourraient être sauvés. "Un millionnaire, écrivait Bernanos (13), dispose au fond de ses coffres de plus de vies humaines qu’aucun monarque" ou potentat moderne.

La violence économique possède l’immense avantage d’être moins visible que la violence des armes.

A la fin du mois d’août, le litre d’essence coûtait aux États-Unis 0,35 dollar, contre un peu plus de 1 dollar dans la plupart des pays européens, et même 1,30 dollar en Italie (14). Un tarif aussi bas encourage le gaspillage, place les États-Unis au dernier rang des pays industrialisés dans le rapport énergie/production et leur permet, "avec 5 % de la population mondiale, de consommer 24,1 % de l’énergie fournie dans le monde."

Depuis une bonne dizaine d’années, un grand banquier américain, M. Félix Rohatyn, préconise avec insistance l’instauration d’une taxe sur l’essence afin de réduire ce gaspillage et, simultanément, de comprimer le déficit budgétaire des États-Unis, qui, cette année, atteindra un nouveau record, pour porter la dette américaine au chiffre fabuleux de 3 214 milliards de dollars (17)... Ce "trou" est partiellement comblé par des capitaux venus du monde entier, attirés par les taux d’intérêt. "La bonne volonté des Allemands, des Japonais et d’autres investisseurs ou prêteurs étrangers aide les Américains à vivre au-dessus de leurs moyens pour environ 150 milliards de dollars par an", écrit le Washington Post (18).

Parmi ces "autres étrangers" figurent les pétro-monarchies, qui, en outre, ne rechignent pas à financer l’opération "Bouclier du désert". Avant d’être absorbé par l’Irak, le Koweït tirait de ses placements à l’extérieur des revenus annuels supérieurs à ceux que lui procuraient ses exportations de pétrole...

Il semble bien, en effet, qu’un "nouvel ordre international" doive être instauré si l’on veut assurer la stabilité et la paix du monde..."